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Allah Kouadio Rémi, vice-président du Pdci-Rda : « La responsabilité de Ouattara est grande dans le dénouement heureux ou malheureux de cette crise »

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Le ministre Allah Kouadio Rémi, vice-président du Pdci-Rda, se désole des tueries constatées çà et là du fait de la volonté du président Ouattara de briguer un 3e mandat non constitutionnel. Dans l’interview qu’il a bien voulu nous accorder, il l’invite à surseoir à sa candidature pour faire l’économie des désastres dans le pays.

Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle du pays ?
Depuis 1990, je suis un acteur de la vie politique de la Côte d’Ivoire.
Je dois dire que c’est la première fois que j’ai un si fort sentiment d’incertitude et de danger imminent pour notre pays, la Côte d’Ivoire.

Jugez-en vous-même !
Un pays où la fracture sociale d’origine politique est allée crescendo jusqu’à nous jeter dans les affrontements intercommunautaires qui, après avoir commencé de manière éparpillée en différents endroits du pays depuis 3 ans, tend à se généraliser. Et c’est d’autant plus inquiétant que presque, partout, ces affrontements impliquent le parti du Président de la République. Dans ce genre de situation, la sagesse recommande que chaque entité, chacun des acteurs reconnaisse sa part de responsabilité. Cependant, nous ne pouvons occulter la responsabilité particulière du Président de la République parce que, d’abord, il est le garant de l’Unité Nationale et ensuite, parce que c’est sa candidature qui est au centre de la dispute actuelle. C’est donc une analyse des plus pessimistes au regard de la situation socio politique de notre pays, la Côte d’Ivoire, que je juge catastrophique.

La décision du Conseil constitutionnel de ne valider que 4 candidatures sur 44 postulants suscite des troubles depuis lors. Comment réagissez-vous face à l’arrêt de cette institution ?
Effectivement, 4 sur 44 c’est moins de 10% et c’est une sélection plutôt sévère.Si les arguments juridiques qui ont permis d’arriver à ce résultat avaient été quasiment reconnus unanimement comme pertinents, le Conseil constitutionnel n’aurait fait que le travail pour lequel il a été créé et ce serait à son honneur, pour avoir montré une telle rigueur.
Hélas ! Mille fois hélas ! Ce résultat proclamé par cette auguste Institution suscite de nombreuses contestations qui, elles, semblent crédibles et c’est ce qui nous interpelle vivement.
De nombreux candidats ont été éliminés au prétexte qu’ils n’auraient pas eu le nombre de régions suffisant là où ils ont pu recueillir des parrainages.
Nombre d’entre eux ont démontré le contraire en produisant les décharges faites par la CEI où l’on constate que le nombre de régions présentées excè de largement les 17prévues par le Code Électoral.

  • Pis, certains n’ont jamais été saisis par la CEI pour leur faire injonction de compléter la liste de leurs parrainages.
  • Le double parrainage a été un prétexte pour annuler les parrainages obtenus pour un certain nombre de candidats. Là encore,la loi prévoit des poursuites contre les auteurs de double parrainage et aucune poursuite n’a été engagée contre qui que ce soit pour fait de double parrainage.
    Avouez que ça fait beaucoup pour une Institution qui est censée être au-dessus de tout soupçon, composée de personnalités connues et reconnues et dont les décisions sont insusceptibles de recours.
    Mais ce qui choque, heurte le plus dans cette décision, c’est la qualification du Président sortant. La candidature du Président sortant est anticonstitutionnelle au regard de la Constitution de 2016 et celle de 2020 issue de la modification de celle de 2016.
    Il est vrai que le Droit est une science de l’interprétation et qu’un esprit brillant, à partir du même texte, peut défendre plusieurs thèses différentes. Mais la limite de cet inconvénient est qu’un texte s’interprète par rapport à la lettre mais aussi et surtout à l’esprit. C’est-à-dire, la volonté réelle de l’initiateur et du législateur qui a voté ce texte. Et là, il n’y a pas de polémique possible : la volonté du Président de la République, initiateur de la loi était que lui, le Président de la République, soit incapable de briguer un troisième mandat.
    C’est ce qu’il a mis dans la lettre de la mission des Experts qu’il a commis à la rédaction du projet. Tous ces Experts ont couru les media pour expliquer l’impossibilité d’un troisième mandat tant que l’article limitant le nombre de mandats à deux existerait. Le ministre de la Justice a défendu la même vision à l’Assemblée Nationale. Par le passé, il eut fallu recourir aux minutes de l’Assemblée pour en avoir la preuve, mais aujourd’hui, avec les TIC, les vidéos existent et continuent de passer en boucle. Plus grave, lors de la campagne référendaire, les affiches et les prospectus exhibaient ce texte, et je cite : “l’adoption de la nouvelle Constitution n’entraînera pas de rupture avec l’ancienne Constitution qui limite le nombre de mandats à deux“.
    C’est sur cette base que les partisans du Président Ouattara, ses alliés, ses adversaires et d’une manière générale tous les Ivoiriens ont abordé la campagne référendaire qui a abouti au vote de cette Constitution.
    Il est donc constant que l’esprit de la Constitution, de par la volonté de l’initiateur, le Président de la République, de celle du législateur, ainsi que les informations données aux populations amenées à voter la Constitution, l’esprit de cette Constitution de 2016, dis-je, est que le Président de la République, initiateur de cette réforme constitutionnelle de 2016, ne puisse pas briguer un troisième mandat.
    Si entre-temps, le Président de la République et le législateur ont eu à changer d’avis, cette attitude personnelle ne saurait impacter un tant soit peu l’esprit de cette Constitution qui a été gravée dans la marbre le jour de son adoption par le peuple de Côte d’Ivoire et demeure, par conséquent, permanent.
    L’esprit étant au-dessus de la lettre, il est évident que la candidature du Président Ouattara ne saurait prospérer tant que le nombre de mandats prévus par notre Constitution est limité à deux.
    Le Conseil Constitutionnel ne pouvait, par conséquent, valider la candidature du Président Ouattara pour un troisième mandat. Dès lors, s’il advenait que ce même Conseil Constitutionnel proclame la victoire du Président Ouattara à cette élection de 2020 alors que sa candidature est réputée illégale, la légitimité du Président Ouattara serait contestée en permanence au cours de ce troisième mandat. Ceci plongerait donc la Côte d’Ivoire dans une crise institutionnelle chronique qui va certainement engendrer des violences sur toute l’étendue du territoire avec leur cortège de morts, de blessés, de larmes et de sang.
    Ce scenario pas raisonnable, voire inacceptable doit être évité à tout prix.
    Les Ivoiriens, épris de paix, en appellent au Président de République : Il faut absolument qu’au nom de tout ce que la Côte d’Ivoire représente pour lui, il renonce à sa candidature pour sauver la Côte d’Ivoire de ce désastre annoncé.

Monsieur le Ministre, compte tenu de l’Union de l’opposition, n’était-il pas plus simple d’aller aux élections étant entendu qu’avec une bonne organisation et une grande vigilance, le jour du scrutin, l’opposition avait une grande chance de l’emporter ?
Effectivement, j’ai toujours milité et travaillé avec d’autres pour la participation effective du PDCI-Rda à cette élection Présidentielle. Mais nous n’avions pas anticipé la candidature du Président sortant qui, là, nous met dans une situation exceptionnelle et un grand embarras.
En effet, accepter qu’une candidature aussi clairement anticonstitutionnelle, donc illégale, prospère, est un précèdent dangereux qui risque de perturber longtemps l’ordonnancement juridique de la Côte d’Ivoire, car cela fera jurisprudence dans l’histoire des décisions de justice de notre pays. Ce n’est vraiment pas une perspective souhaitable.
À la limite, à tout prendre, puisque nous sommes dans le pire, si le Président Ouattara avait, malgré l’opposition d’une grande partie de la population à un troisième mandat, bien que cela aurait été déloyal après ses affirmations précédentes, s’il avait, dis-je, fait enlever la clause de la limitation de mandats lors de la révision constitutionnelle de mars 2020 effectuée avec les seuls Parlementaires RHDP, il y aurait eu de violentes protestations mais cela aurait évité la crise institutionnelle dans laquelle sa candidature illégale a plongé la Côte d’Ivoire actuellement.
Cependant,je dois dire que l’adage qui dit : “c’est un mal pour un bien“ est illustré par cette union sacrée de l’opposition qui a su dépasser ses contradictions pour ne voir que l’intérêt de la Côte d’Ivoire à léguer aux générations futures. Prions que cette prise de conscience perdure pour que nous puissions mettre en place l’Etat de droit impartial et la Nation Ivoirienne forte et solidaire que nous appelons de tous nos vœux. Cela doit être la boussole de toutes les chapelles politiques, toutes tendances confondues.

Des réactions des populations sont enregistrées dans le pays, les comprenez-vous ?
Je ne les comprends que trop, puisque j’ai été profondément meurtri moi-même, dans le fond et dans la forme par l’annonce du Président de la République de sa candidature le 06 Août 2020. Nous étions tous en Côte d’Ivoire et nous avons pu constater le choc que cela a été pour une grande majorité d’Ivoiriens. Le Président ne doit passous-estimer cette blessure qu’il a certainement infligée à une partie importante de la population ivoirienne.
Les troubles auxquels nous assistons étaient largement prévisibles et seraient survenus même s’il n’y avait pas eu d’appel à la désobéissance civile de l’opposition. Je déplore les morts, les blessés et les destructions de biens qui ne font qu’enfoncer la Côte d’Ivoire vers l’abîme. L’utilisation de milices privées, pour agresser les manifestations pacifiques de l’opposition, est très grave et condamnable.
Le Président Ouattara doit revoir sa position et prendre conscience de la très grande frustration d’une partie importante de la population. Et ce, d’autant plus que des paroles malheureuses en ont rajouté aux rancœurs et aux divisions :
’’Je me représente pour défendre les Nordistes et les musulmans.’’ ;
‘’Si les élections ont lieu au Nord, c’est l’essentiel.’’.
Manifestement, les élections risquent d’être chaotiques dans une grande partie du pays. La nécessité d’un report me paraît évidente et le Président de la République devrait emprunter cette voie.
Un adage dit :’’ c’est ce que l’on n’a jamais eu qui peut vous faire mourir d’envie’’.
Le Président Ouattara, alors candidat en 2010, avait demandé un mandat, ses concitoyens lui en ont donné deux. Qu’y-a-t-il de nouveau dans ce troisième mandat qu’il n’ait jamais vu ?
Le Président Ouattara est bien plus âgé que moi, je n’ai donc pas de leçon de vie à lui donner. Je parlerai donc pour moi, éventuellement pour les plus jeunes, et j’affirme ceci : tous, nous retournerons un jour à notre Créateur et nous laisserons derrière nous notre nom et notre réputation. Aucune fonction, aucun bien matériel ne mérite de voir notre réputation et notre nom que nous laissons à d’autres êtres souillés à jamais parce que reconnu par l’histoire comme étant le principal responsable d’une situation qui aurait occasionné morts, sang et larmes à travers le pays.
Je voudrais terminer sur cette question en rappelant au Président Ouattara l’accueil qui lui a été réservé par les Ivoiriens en 2013 lorsqu’il est revenu après des soins en France. Le chapeau et la canne qu’il arborait étaient même devenus un code vestimentaire pour lui témoigner affection et solidarité.
Ce genre de situation me semble bien plus souhaitable et valorisante que la colère suscitée par un troisième mandat illégitime. J’insiste, je n’ai pas de leçon de vie à lui donner, mais, malgré la modestie de mon squelette, j’ai quelques décennies au compteur et je me crois autorisé à donner mon opinion sur le choix à faire dans certaines circonstances.

La CEI est au centre des récriminations de l’opposition. Est-elle en mesure de conduire un processus électoral crédible ?
Non pas du tout, voilà une structure qui fait l’objet de multiple plaintes déposées en Côte d’Ivoire comme à l’étranger pour dénoncer son caractère déséquilibré et non inclusif.
1- la Cour Africaine des droits de l’homme et des peuples a tranché une première fois en ordonnant sa recomposition pour qu’elle soit plus équilibrée et plus inclusive en 2014.
2- en juillet 2020, la Cour a demandé la recomposition de toutes les CEI locales, le libre choix des structures de l’opposition et de la société civile de leurs représentants et ceci avant l’organisation des élections présidentielles du 31 octobre 2020.
3- la CADHP a ordonné la réintégration du Président Soro Guillaume sur la liste électorale.
4- la CADHP a ordonné la réintégration du Président Gbagbo sur la liste électorale.
Tout ceci avant la tenue de l’élection Présidentielle du 31 octobre 2020.
Il s’agit de décisions de justice qui s’imposent à la Côte d’Ivoire.
Aucune de ces injonctions de la CADHP n’a été suivie d’effet alors que les juridictions internationales sont au-dessus des juridictions nationales.
La CEI est donc dans l’illégalité. Plus grave, quand on considère la loi qui régit son fonctionnement, il y a problème. Je suis d’accord avec certains juristes pour dire ceci : La proclamation des résultats, le jour du scrutin, se fait au niveau du bureau de vote, au niveau local et au niveau de la CEI centrale.
L’absence du PDCI, de l’AFD et de la LMP qui se sont retirés suite aux décisions de la CADHP, fait que le jour du scrutin, les structures locales de la CEI n’atteindront pas le quorum qui est de 2/3 comme le demande la loi pour mener les activités concernant le dépouillement des bulletins de vote, le recensement des suffrages et la collecte des PV des opérations de vote.
Dans tous les cas, c’est une CEI monocolore en contradiction avec les arrêts de la CADHP qui sera à la tâche le jour du scrutin.
Le résultat du scrutin proclamé par cette CEI qui aura travaillé dans l’illégalité ne pourra être opposable aux Ivoiriens.

Le Ministre Amon-Tanoh est attaqué par des chefs d’Aboisso pour sa prise de parole au meeting du 10 octobre dernier.
Écoutez, au-delà du caractère injuste et injustifié de cette démarche, c’est la réponse à la question :’’ qu’est devenu l’Ivoirien pour en arriver à des comportements aussi insolites ?’’ Qui est problématique.
Il s’agit quand même de personnes d’âge mûr, se présentant comme autorités traditionnelles qui ont eu une démarche mal avisée, au-delà de toutes considérations coutumières. En effet :
1- Le Ministre Amon-Tanoh Marcel ne s’est pas exprimé dans une localité d’Aboisso. En quoi sont-ils donc concernés ?
2- Eux-mêmes, se disant chefs, n’ont pas à intervenir dans le débat politique.
3- Ils ont évoqué la pratique du matriarcat pour décliner toute responsabilité concernant les propos du Ministre. Alors pourquoi ne pas laisser les parents maternels s’emparer de cette affaire tout en se contentant, eux parents paternels, d’indiquer le chemin des parents maternels du Ministre à tous ceux qui se plaindraient du comportement du Ministre ?
Tout ça, en fait, est l’expression d’un processus de déliquescence de la société ivoirienne qui a commencé insidieusement depuis quelques années. Prenons garde, nous risquons de ne plus être nous-mêmes d’ici quelque temps si nous ne nous ressaisissons pas en retournant à nos valeurs originelles.
Fort heureusement, une délégation de Vice-Présidents et du Conseil des sages du PDCI a promptement réagi en allant lui exprimer, compassion et soutien face à cette violente agression morale. Je m’associe à cette démarche de solidarité et je lui exprime toute ma fraternité.

Quels sont les schémas possibles de sortie de crise que vous préconisez ?
Il n’y en a pas mille, de tout ce qui précède, le Président de la République de Côte d’Ivoire, parce que garant de l’unité nationale, doit proposer au Pays le report des élections. Cela arrêtera immédiatement les violences et permettra certainement un dialogue avec son opposition au cours duquel les modalités de ce report seront discutées et arrêtées dans un accord politique.
« Dans tous les cas de figure, les affrontements se terminent toujours par un dialogue qui se fait alors dans des conditions difficiles puisqu’il y aura destruction de vies et de biens. Il vaut mieux commencer par le dialogue pour faire l’économie de ces difficultés » dixit Félix Houphouët Boigny.
Si le Président Gbagbo avait eu la même intransigeance, notamment sur la date des élections en 2005, il n’y aurait pas eu les accords politiques qui ont permis au Président Ouattara de se présenter en 2010. Je crois que c’est la solution la plus réaliste et la moins douloureuse pour la Côte d’Ivoire. Certes, un premier geste vient d’être fait, ce mercredi 21 octobre, en faisant des propositions à l’opposition sur la CEI et une offre de dialogue avec le président Bédié. C’est un bon signal mais le président de la République doit aller rapidement au-delà car chaque jour nous rapproche de la guerre civile.
Ces affrontements d’origine politique entre communautés ayant des liens séculaires, dont les parents et grands-parents ont toujours vécu en bonne intelligence, ces affrontements, dis-je, sont insupportables et très douloureux.
Je terminerai en disant au Président de la République, comme il le sait lui-même, que sa responsabilité est grande dans le dénouement heureux ou malheureux de cette crise. La Côte d’Ivoire, l’Afrique, et même le Monde le regardent.
Interview réalisée par PAUL KOFFI

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