Accueil Actualité Campagne cacao 2019-2020 : Le Gouvernement veut arnaquer les planteurs

Campagne cacao 2019-2020 : Le Gouvernement veut arnaquer les planteurs

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Un prix « blaguer tuer » pour les besoins de la campagne !

Le système de commercialisation du cacao ivoirien marche comme ce qui suit : le cacao de ce pays se vend à 80%  à l’avance. Pour la récolte de cette année, nous l’avons vendu depuis octobre 2018 jusqu’à maintenant en septembre 2019. La récolte de 2019-2020, nous allons commencer à la vendre. C’est ce que l’on appelle la vente par anticipation. Et c’est sur le prix moyen que l’on va se baser pour fixer le prix de la campagne prochaine. Sur le prix moyen qu’on aura trouvé, on prend 60% qu’on donne aux producteurs. Dans les 40% qui restent, il y a le Droit unique à la sortie (DUS) qui varie de 15% à 22% selon les années. Et diverses autres taxes, les intermédiaires, les exportateurs qui sont des privés se servent dans le reste. Le système ivoirien (contrairement au système ghanéen qui est exclusivement étatique) est un système paritaire Etat-privé qui fait que les spéculateurs privés voient et interviennent à tous les niveaux du processus depuis le bord champ jusqu’au marché international. Par contre au Ghana, c’est au minimum 70% du prix fixé qui sont versés aux producteurs. Compte tenu du fait que le système ivoirien qui a en son sein des privés qui cherchent du profit, est moins performant que celui du Ghana exclusivement étatique, le Ghana a toujours fixé un prix supérieur au prix fixé en Côte d’Ivoire. Soit une différence de 10% sur le revenu des producteurs et par rapport du prix international.   Au Ghana, le Cocoabord gère en même temps le café, le cacao, l’anacarde et le Karité, ce qui fait qu’ils ont un prix de fonctionnement qui est reparti sur ces quatre produits, contrairement à la Côte d’Ivoire dont la structure en charge ne gère que le cacao et à un degré moindre le café. Du fait du contrôle étatique, le système ghanéen est moins infiltré par les exportateurs, les intermédiaires et les spéculateurs, puisqu’ils n’ont pas accès à d’autres étapes du processus que celle qui leur est propre à savoir l’exportation. En Côte d’Ivoire, de grands groupes privés d’exportateurs sont au Conseil d’administration du Conseil Café Cacao où ils ont le même nombre de représentants que l’Etat de Côte d’Ivoire. De ce fait, ils connaissent et sont jusqu’au bord-champ d’où ils agissent directement au détriment des producteurs à qui ils proposent toujours. Etant aux points de décision, ils ont des mécanismes de prévision plus pointus que ceux de l’Etat.

Un système mal contrôlé et infiltré

Par ailleurs, il y a ce que l’on appelle la messagerie, c’est le procédé par lequel sur le marché international, on ouvre les offres et les demandes et on dit le prix. Cette messagerie a des horaires fixes d’ouverture sur le marché international. Chaque jour, la Côte d’Ivoire a une heure de temps le matin et 45 minutes l’après midi pour sa messagerie. Ces tranches horaires sont connues et donc tous les exportateurs et intermédiaires et spéculateurs savent qu’à cette période, la Côte d’Ivoire viendra sur le marché avec son cacao et son café et donc ils spéculent pour que le prix vienne à la baise à ce moment précis. Ce qui fait que le cacao ivoirien se vend en fin de compte sur des périodes de prix minima plutôt que sur le prix maxima. Vendant 80% son cacao par anticipation, la Côte d’Ivoire garde 20% de sa production qu’elle vend au cours de l’année. Cela s’appelle la vente spot et c’est cette vente spot qui devrait normalement servir pour l’alimentation du fond de garantie. Mais elle aussi tombe dans le piège de la messagerie. Et, pis, si les prévisions ne sont pas exactes au moment de la vente par anticipation, les 20% tout comme les 80% peuvent être faussés et beaucoup plus bas qu’envisagé et au lieu que le prix moyen soit fait sur 80%, il peut être fait sur beaucoup moins, par exemple sur 50% et ce prix va jouer un mauvais tour sur toute la chaine ! C’est en cela que la prévision est primordiale, malheureusement, il n’y a pas de dispositif viable de prévision. Les exportateurs, intermédiaires et autres qui sont sur le terrain du bas au sommet, ont ce dispositif de prévision et ils savent à quel moment il y a aura un surplus ou non sur le marché et ils travaillent à acheter moins cher. Les prévisions qui ne sont pas fiables, le système de mise sur le marché qui est fixe et la maitrise du terrain par les exportateurs et spéculateurs font que le Gouvernement joue chaque fois de l’à peu près quand il s’agit de fixer le prix au producteur. Avant 1999, il n’y avait pas tout cela. L’Etat avait l’exclusivité du contrôle du système, mais des gens ont combattu le gouvernement d’alors afin que les gros exportateurs privés entrent dans le circuit.

Prix blaguer tuer en vue de campagne présidentielle

Dans la mise à marché, on donne des quotes-parts. Un exportateur peut dire par exemple, « moi, j’ai eu 100 tonnes que je peux vendre à 1200F le kilogramme. », et on dit « ok, on te donne le marché ». Or, il arrive que ces exportateurs n’ont pas pu obtenir de façon formelle la vente de ces tonnages au prix qu’ils indiquent, ils ont spéculé pour avoir ce qu’on appelle les ventes de défaut. Si le gouvernement fait ses calculs sur la base de cette déclaration de vente à 1200F le kilogramme, et qu’au moment de la vente réelle, elle se fait à 1000F, l’Etat perd. Dans le système ivoirien, les ventes de défaut peuvent varier entre 200.000 tonnes et 300.000 tonnes, sur l’ensemble de la production qui est plus d’1.500.000 tonnes. Ca prend déjà le marché et ça revient après moins cher. Bien de défauts de vente sont liés à du favoritisme (copinage, népotisme et autres corruptions) de marché qui pèsent à la fin sur le prix au producteur. Quand la Côte d’Ivoire a signé avec le Ghana l’accord sur la commercialisation du cacao, il a été dit qu’il ne fallait pas qu’il y ait de vente transfrontière entre les deux pays. En faisant les calculs, les spécialistes se sont dit que s’il y a 100F de différence entre ce que la Côte d’Ivoire donne aux producteurs et ce que le Ghana donne aux producteurs, ceux qui traversent la frontière pour aller vendre de l’autre côté leur cacao auraient de la motivation. Mais si la différence est petite, ils n’auront aucune raison d’y aller vendre leurs produits. En 2020, le Ghana va aussi aux élections présidentielles, peu avant la Côte d’Ivoire. Le Ghana est donc en période pré-électorale comme la Côte d’Ivoire. Le Ghana donne 70% du prix du marché international aux producteurs, il a moins d’intermédiaires, il a un contrôle et une marge étatiques qui lui permettent de jouer sur les prix bord-champ. Le Ghana veut acheter le cacao cette année à 850F minimum au producteur. Du coup, la pression est sur la Côte d’Ivoire dont la rentabilité tourne autour de 750F. Comment faire avec tous ces intermédiaires, ces spéculateurs et autres ventes de défaut? Si la Côte d’Ivoire veut acheter à 800F, cela veut dire qu’à un moment donné, elle doit donner dans le faux, où les acheteurs ne vont pas vouloir acheter bord-champ à 800F et donc l’Etat fixe le prix et sur le terrain, c’est un autre qui est pratiqué par les acheteurs qui sont les bras des intermédiaires et spéculateurs. Aussi, pour des raisons politiques, pour les besoins de campagne électorale, on va sans doute fixer le prix bord-champ de la campagne cacao 2019-2020 à 1000F, mais en réalité, ce n’est pas le cas. On va amener les paysans à applaudir et à « voter », puis après le scrutin on baisse le prix, si on gagne, ou on laisse la patate chaude dans les mains du successeur si on perd.  Tout indique que c’est ce qu’ils sont prêts à faire. Qui vivra verra !

Eddy PEHE

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