Accueil Actualité Dr Djelhi Yahot, à propos de la future monnaie de la CEDEAO...

Dr Djelhi Yahot, à propos de la future monnaie de la CEDEAO : « Ne pas mettre en circulation l’Eco, dès à présent, engendre des coûts d’opportunité incalculables »

157
0

Dans la conclusion générale que Kaku Nubukpo a rédigée pour les différentes communications de ses « États généraux », organisés récemment, au mois de mai 2021, à l’Université de Lomé, sur l’Eco, la future monnaie communautaire de la CEDEAO, entre autres, il  écrit : «  (….) l’immixtion du président français dans l’annonce de la création de l’Eco, le 21 décembre 2019 à Abidjan (Côte d’Ivoire), à côté de son homologue ivoirien, en remplacement du franc CFA, a été perçue par l’opinion publique africaine comme une ingérence intolérable, dans les affaires internes de la CEDEAO, sur la forme, et une sorte d’OPA inamicale de l’Eco-CFA sur l’Eco originel des 15 États de la CEDEAO, sur le fond. Paris aurait fait d’une pierre deux coups, à la fois, se débarrasser (au moins en termes d’effets d’annonce) à peu de frais, d’un symbole historique de plus en plus gênant pour l’ancien colonisateur, et également créer la confusion autour de la monnaie sensée remplacer le franc CFA, reléguant les États et les peuples ouest-africains dans une sorte d’entre – deux mortifère, n’étant plus tout à fait dans le système CFA, mais n’étant pas encore dans le système Eco ». En clair, il accuse les présidents Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire et Emmanuel Macron d’avoir voulu imposer l’Eco aux autres pays membres de la CEDEAO ; puis, il qualifie le franc CFA de « symbole gênant pour l’ancien colonisateur ».  Mais, il est incompréhensible de pourfendre le franc CFA parce que profitable abondamment à la France tout en clamant qu’il est un symbole gênant pour elle ? Enfin, Kaku Nubukpo fait endosser « la confusion autour du passage du franc CFA à l’Eco à Emmanuel Macron ».

Ce sont les chefs d’Etats africains qui ont semé le doute et la confusion dans l’esprit de leurs concitoyens

 C’est une contrevérité, car ce sont les chefs d’Etats africains eux-mêmes qui, en décidant de reporter la mise en circulation de l’Eco, à une date indéterminée, après l’avoir programmée période précise, ont semé le doute et la confusion dans l’esprit de leurs concitoyens.

Kaku Nubukpo parle de l’opinion publique africaine jugeant la prise de parole de Macron « sur l’Eco comme une ingérence intolérable », mais, il ne donne pas de référence aux sondages réalisés sur le sujet, en Afrique ; il substitue donc son opinion propre à celle de tous les africains. Ce n’est ni scientifique ni crédible.

Pour lui, ce sont Macron et Ouattara, qui, « le 21 décembre 2019, ont annoncé la création de l’Eco », ce qui est doublement faux, chronologiquement et économiquement, car les chefs d’État africains de la CEDEAO, l’ont annoncée, le 29 juin 2019 à Abidjan, soit six mois auparavant. Ayant écrit huit livres d’économie (à consulter sur GOOGLE)-depuis 2017-dont trois traitant spécifiquement des problèmes monétaires dont ceux de l’Afrique, je me sens toujours concerné par les débats sur ces questions. Alors, je récuse, en tant qu’économiste africain, ces accusations erronées et injustifiées portées contre les deux présidents dont je ne suis nullement l’avocat. Je pense qu’en Afrique, du fait du taux d’illettrisme élevé, les scientifiques africains ont l’obligation morale de dire la vérité scientifique quelles que soient leurs sensibilités politiques ou idéologiques. Or, il s’agit d’un sujet en Sciences Économiques. 

La mise en circulation de l’Eco est inutilement retardée, sans fondement scientifique

C’est pourquoi, je me permets de rétablir, ici, la vérité scientifique sur le processus qui a conduit à la création de cette monnaie communautaire CEDEAO dont la mise en circulation est inutilement retardée, sans fondement scientifique. Mais, auparavant, voyons pourquoi et comment l’Eco a été décidé et créé.

L’adoption d’une monnaie commune par deux ou plusieurs dans le cadre d’une zone monétaire est basée sur la théorie de la zone monétaire optimale formulée par Robert Mundell en 1961, et élargie par plusieurs autres économistes dont Fleming ( 1961), Ingram(1962), Mckinnon( 1963), Kenen (1969), Corden (1972), Ishiyama (1975), Kydland et Prescott (1977), Barro et Gorden (1983), Kendle berger (1986), Buiter 1986), Calmfors et Driffill (1988),Giavazzi Giovanni (1989), Krugman (1991), Tavlas (1993), Eichgreen (1996), Obstfeld et Rogoff(1996), Frankel et Rose (1998, 2002), Fontagné et Frudenberg (1999), Mongelli (2000), Corsetti et Pesenti (2002), Engel et Rogers( 2004), Alésina, Barro et Tenreyero (2002),de Grauwe et Mongelli (2004) etc.

 Initialement, cette théorie détermine les critères ainsi que les coûts et les bénéfices, pour un ensemble de pays, à adopter une monnaie commune.

Elle a connu de l’évolution grâce aux contributions importantes de plusieurs économistes (ci-avant référés) dont beaucoup de lauréats de Prix Nobel d’économie ; avec l’introduction du principe d’endogénéité, il n’est plus nécessaire de remplir des critères ex-ante : c’est la théorie de la zone monétaire optimale endogène qui explique que la zone monétaire créé elle-même, les conditions de son optimalisation.

Les pays ont plus d’avantages à adopter une monnaie unique qu’à garder leurs propres monnaies individuellement

En somme, la théorie économique sur la zone monétaire soutient que deux ou plusieurs pays ont plus d’avantages à adopter une monnaie unique qu’à garder leurs propres monnaies individuellement.

    C’est donc, sur cette basse théorique, que l’Union Monétaire Européenne et les unions monétaires de la zone CFA (UEMOA et CEMAC) ont été créées et ont évolué vers l’optimalisation. C’est, par référence à la théorie de la zone monétaire optimale que les chefs d’État ont signé les Traité d’Abuja en 1991, pour la création d’une monétaire unique pour toute l’Afrique.

La création en 2018, à Kigali, de la Zone de Libre Echange Africaine(ZLECA) en constitue la première étape. La nouvelle échéance pour le fonctionnement de la monétaire continentale a été fixée en 2063, après la fusion des unions monétaires régionales existantes ou à créer. C’est également, en application de cette théorie de la zone monétaire optimale que les chefs d’État l’Afrique de l’Ouest, avaient décidé plutôt, en 1987, de transformer l’espace économique CEDEAO créé en 1975, en union monétaire, avec, naturellement, une monnaie commune, pour sa mise en circulation en 2003. La monnaie de la CEDEAO a été bel et bien décidée en 1987, par tous les chefs d’État de la sous-région, et non en 2020 par les présidents Ouattara et Macron. Ils n’ont pas créé l’Eco, et n’ont rien imposé aux africains.

Depuis 1987, date de la décision de la création de la monnaie unique CEDEAO, ce qui restait à faire, c’est le nom de cette monnaie commune. Or, les chefs d’État de la CEDEAO, réunis à Abidjan, le 29 juin, 2019, ont unanimement choisi le terme « Eco », comme appellation de la monnaie commune (cf., le communiqué final de ce sommet que l’on trouve aisément sur le site de la CEDEAO).

L’appellation d’une monnaie n’a aucune importance

Et puis, l’appellation d’une monnaie n’a aucune importance ; on peut l’appeler, cauris, iroko, Caïman, étoile, Comoé, Nil, Yao, Camara, Mady, Logba etc. Ce qui compte, c’est l’usage qu’on en fait au service des populations, usage que les économistes appellent« politique monétaire ». Ce qui importe, c’est comment l’utiliser rationnement la monnaie dans ses fonctions d’intermédiaire des échanges, de réserve de valeur et d’unité de compte, au service de l’économie pour de bonnes performances économiques. Au cours de ce sommet d’Abidjan, les mêmes chefs d’État s’étaient mis d’accord pour la mise en circulation de cette monnaie au troisième trimestre de 2020. Bien sûr, le président Ouattara accueillant ses homologues, en Côte d’Ivoire, a participé à la prise de décision. Mais, il ne l’a pas fait tout seul, non plus. Voici la vérité historique et scientifique sur la création de l’Eco, la future monnaie de la CEDEAO.

Ce que les accusateurs ou adversaires du président Ouattara ignorent ou font semblant d’ignorer, c’est que les pays de l’UEMOA ayant signé des accords de coopération monétaire, le dernier en 1973, avec la France, après l’indépendance politique en 1960, il est nécessaire de prendre des dispositions transitoires en matière monétaire avec la France, à l’occasion du passage à l’Eco. C’est ce qui a été confié par les autres chefs d’État au président Ouattara, qui, en sa qualité d’ancien gouverneur de banque centrale, est mieux préparé pour traiter les questions monétaires. C’est ce qu’il a fait avec le président Macron. C’est tout à fait normal et facile à comprendre! Les autres pays de la CEDEAO (ceux de la ZMAO) qui ne sont pas membres de l’UEMOA n’étaient pas concernés par les négociations avec la France, sur ces dispositions transitoires.

Dire que les deux présidents ont imposé l’Eco aux autres chefs d’États africains ou les ont devancés dans son annonce au public, est simplement une contrevérité et inexact du point de vue de la pratique et de la logique économiques. 

Les mêmes chefs d’États de la CEDEAO avaient décidé de reporter la mise en circulation de l’éco à cause de la COVID-19

Les questions monétaires doivent être traitées en faisant référence à la rationalité économique en la matière. Sans les dispositions monétaires transitoires signées avec la France, les économies des pays de l’UEMOA auraient été complètement bloquées quand, au sommet de Niamey, en septembre 2020, les mêmes chefs d’États de la CEDEAO avaient décidé de reporter la mise en circulation de l’éco, « parce que la COVID-19 a empêché la réalisation des fameux critères de convergence macroéconomique ».

Mais, cette décision de reporter la mise en circulation de l’Eco est une erreur, du point de vue de la rationalité économique ; en effet, depuis les années 2000, la théorie de la zone monétaire optimale endogène prescrit qu’il n’est plus nécessaire de remplir des critères avant de créer une union monétaire. Il faut donc raisonner maintenant ex-post, en matière de formation de zone monétaire. Par conséquent, la monnaie unique pour toute l’Afrique peut être créée et mise en circulation maintenant, sans attendre 2063. Il en est de même pour l’Eco qui peut être mis en circulation à tout moment ; d’ailleurs, les études techniques (graphisme, présentation faciale, et autres disposition techniques et de sécurisation) ont été déjà réalisées par les services techniques de la Commission Economique de la CEDEAO.

 Tous les économistes qui évoquent la non réalisation des critères de convergence macroéconomique de la CEDEAO(de surcroit très fragiles ou irrationnels du point de vue économique), pour justifier le report de l’utilisation de l’Eco, n’ont pas renouvelé ou actualisé leurs connaissances en théorie monétaire, depuis trente ans. Ils ignorent donc la nouvelle théorie de la zone monétaire optimale des années 1990 et la théorie de la zone monétaire optimale endogène développée depuis les années 2000.

En réalité, c’est sous la pression politique des pays anglophones de la CEDEAO, le Ghana et le Nigeria, que la décision de report a été prise.  Le Nigéria hésite à gérer, en commun, ses réserves extérieures de 40 milliards de dollars américains, avec les 7 milliards de réserves du Ghana (la seconde économie de la sous-région), les 6 milliards de dollars américains de réserves de la Côte d’Ivoire, troisième économie de la CEDEA et les réserves extérieures des pays du Sahel, pratiquement insignifiantes. Ainsi, la mise en circulation de l’Eco, initialement prévue au troisième de l’année 2020, a été reportée à une date ultérieure, sans précision, pour des raisons purement politiques, mais pas pour des raisons économiques.

Du point de vue de la rationalité économique, le Nigeria qui représente 60% environ du PIB de la CEDEAO et tous les autres pays – membres profiteront, entre autres, du renforcement de l’intra-commerce, de l’élimination des coûts de change et de transaction, de la crédibilité monétaire, de l’efficacité de la politique monétaire, de la diversification de production, de l’élargissement de marché et de la compétitivité des prix relatifs, des effets du risk-sharing, du seigneuriage international, de l’augmentation de la croissance économique etc.

Les bénéfices seront nettement supérieurs aux coûts en abandon de l’instrument de change, perte de souveraineté monétaire, coûts de transition, externalités négatives externes, perte de l’utilisation de l’impôt – inflation, coûts en termes de préférence de politique économique, coût de chocs etc. Par conséquent, ne pas mettre en circulation l’Eco, dès à présent, engendre des coûts d’opportunité incalculables.

Dr Djelhi